Daniel de Roulet

Confession d’un clone

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Canevas Editeur
F-39290 Frasne

Je l’ai poussée en bas du grand pont

C’était ce que j’avais de mieux à faire

La situation devenait inextricable

Un clone et son clone

Deux jeunes filles qui s’apprêtaient à fêter leurs vingt ans

J’ai attendu qu’elle se penche en avant

Je lui ai montré la rivière qui coulait en bas

Comme il n’y avait pas de témoin ça s’est passé sans remords

Dès notre naissance nous formions un cas désespéré inextricable

Nous n’avons pas eu de chance dans la vie

Alors peut-être dans la mort ?

Nos parents avaient décidé de recourir à la médecine de pointe

Produire un clone pour offrir des organes de remplacement

Quand l’original viendrait à lâcher

La première était née avec tellement de points faibles

Les yeux le cœur les talons

Il y a donc eu deux fois le même exemplaire

Difficile de repérer l’original

Même âge même aspect

Toutes les deux des clones en quelque sorte

L’une condamnée par la science

L’autre par la morale

J’ai décidé de faire place nette

J’ai éliminé l’exemplaire surnuméraire

A la longue je ne supportais plus d’être soumise à la comparaison

Ils fouillent chaque trait pour déceler les nuances externes

Ils observent chaque mimique et disent

C’est l’autre toute crachée

Mais le dedans ils ne le voient pas

N’ont aucune idée de ce qui se passe

Dans la tête de l’une et de l’autre

Des nuances de leurs sentiments

De leur envie de meurtre

C’est une idée qui fait son chemin

L’une des deux est de trop

La suppression physique est le premier pas à franchir

Pour que celle qui reste puisse s’épanouir

Et répondre à la question qui suis-je ?

Enfin qui sommes-nous ?

J’ai donc l’idée depuis longtemps

Mais pour la manière ce n’était pas simple

Chacune est sur ses gardes

Chacune sait qu’elle risque de servir de pièce de rechange

Le grand pont

J’ai choisi un endroit bien connu

A un moment où il n’y avait personne

En somme tuer son clone ce n’est pas un meurtre

C’est un suicide

Le grand pont s’y prête bien

Il n’y a pas que les clones qui viennent y succomber

Et dans mon cas il s’agit d’un suicide dont je sors vivante

L’une est en bas morte

Et je suis en haut survivante

J’ai cassé le lien

Je me suis débarrassée du double

Chacune y trouve son compte

D’abord la meurtrière

Puisqu’elle peut remplir son congélateur d’organes de rechange

Ensuite son médecin traitant

Qui attendait ce moment sans oser trop le souhaiter

Enfin la famille

Qui n’en pouvait plus de cette perpétuelle rivalité

Entre la fille pour de bon la fille de sang

Et la copie conforme

J’ai soulagé tout le monde en la poussant en bas du grand pont

Le plus grand service que j’aie rendu à la science

Vient de ce que le cerveau éclaté était complètement inutilisable

Ils n’allaient donc pas pouvoir le transplanter

En revanche les yeux, le cœur et les talons d’Achille

Etaient en parfait état de conservation

A terme ça pouvait servir

Ces parties s’usent rapidement

Les yeux par manque de larmes

Le cœur qui gonfle au moindre orgueil

Et les talons d’Achille seuls points faibles de la construction

Quant à ma conscience elle est en paix

Celle de l’autre est éteinte à jamais

C’est là que le médecin traitant a un regret

Dans ses calculs c’était l’original

Qui profitait des organes du double

Et dans mon cas j’ai sacrifié l’original

N’est-ce pas la meilleure preuve de la perfection de la copie ?

Deux jeunes filles sur le point d’avoir vingt ans

Seule l’une d’elle y est parvenue

Qu’ils ne me parlent plus de clone maintenant

Je ne suis pas une survivante

Je suis vivante

Je peux enfin me poser la vraie question

Qui suis-je ?

Bien maligne qui saura répondre à notre place

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