Daniel de Roulet
Confession d’un clone |
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Je l’ai poussée en bas du grand pont C’était ce que j’avais de mieux à faire La situation devenait inextricable Un clone et son clone Deux jeunes filles qui s’apprêtaient à fêter leurs vingt ans J’ai attendu qu’elle se penche en avant Je lui ai montré la rivière qui coulait en bas Comme il n’y avait pas de témoin ça s’est passé sans remords Dès notre naissance nous formions un cas désespéré inextricable Nous n’avons pas eu de chance dans la vie Alors peut-être dans la mort ? Nos parents avaient décidé de recourir à la médecine de pointe Produire un clone pour offrir des organes de remplacement Quand l’original viendrait à lâcher La première était née avec tellement de points faibles Les yeux le cœur les talons Il y a donc eu deux fois le même exemplaire Difficile de repérer l’original Même âge même aspect Toutes les deux des clones en quelque sorte L’une condamnée par la science L’autre par la morale J’ai décidé de faire place nette J’ai éliminé l’exemplaire surnuméraire A la longue je ne supportais plus d’être soumise à la comparaison Ils fouillent chaque trait pour déceler les nuances externes Ils observent chaque mimique et disent C’est l’autre toute crachée Mais le dedans ils ne le voient pas N’ont aucune idée de ce qui se passe Dans la tête de l’une et de l’autre Des nuances de leurs sentiments De leur envie de meurtre C’est une idée qui fait son chemin L’une des deux est de trop La suppression physique est le premier pas à franchir Pour que celle qui reste puisse s’épanouir Et répondre à la question qui suis-je ? Enfin qui sommes-nous ? J’ai donc l’idée depuis longtemps Mais pour la manière ce n’était pas simple Chacune est sur ses gardes Chacune sait qu’elle risque de servir de pièce de rechange Le grand pont J’ai choisi un endroit bien connu A un moment où il n’y avait personne En somme tuer son clone ce n’est pas un meurtre C’est un suicide Le grand pont s’y prête bien Il n’y a pas que les clones qui viennent y succomber Et dans mon cas il s’agit d’un suicide dont je sors vivante L’une est en bas morte Et je suis en haut survivante J’ai cassé le lien Je me suis débarrassée du double Chacune y trouve son compte D’abord la meurtrière Puisqu’elle peut remplir son congélateur d’organes de rechange Ensuite son médecin traitant Qui attendait ce moment sans oser trop le souhaiter Enfin la famille Qui n’en pouvait plus de cette perpétuelle rivalité Entre la fille pour de bon la fille de sang Et la copie conforme J’ai soulagé tout le monde en la poussant en bas du grand pont Le plus grand service que j’aie rendu à la science Vient de ce que le cerveau éclaté était complètement inutilisable Ils n’allaient donc pas pouvoir le transplanter En revanche les yeux, le cœur et les talons d’Achille Etaient en parfait état de conservation A terme ça pouvait servir Ces parties s’usent rapidement Les yeux par manque de larmes Le cœur qui gonfle au moindre orgueil Et les talons d’Achille seuls points faibles de la construction Quant à ma conscience elle est en paix Celle de l’autre est éteinte à jamais C’est là que le médecin traitant a un regret Dans ses calculs c’était l’original Qui profitait des organes du double Et dans mon cas j’ai sacrifié l’original N’est-ce pas la meilleure preuve de la perfection de la copie ? Deux jeunes filles sur le point d’avoir vingt ans Seule l’une d’elle y est parvenue Qu’ils ne me parlent plus de clone maintenant Je ne suis pas une survivante Je suis vivante Je peux enfin me poser la vraie question Qui suis-je ? Bien maligne qui saura répondre à notre place |
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