Daniel de Roulet
Les Pandores

 

une pièce en six scènes

Droits réservés
Canevas Editeur
F-39290 Frasne

Pour Maria Casares
et Farida Rahouadj

1 F

1. Scène des glaçons
2. Scène des téléphones
3. Scène des frigos
4. Scène des lettres
5. Scène des théâtres
6. Scène des adieux

 

Scène 1, scène des glaçons

Midi en été. Une rotonde, kiosque à musique au bord du lac, à Genève dans le Jardin Anglais, constitue la tanière de Pandora, 25 ans, Polonaise Sac de couchage dans un coin, canapé cassé, divers objets, fouilli de récupération: caddie, bouteilles vides, cartons ondulés, chassis de télévision, armoires frigorifiques.

Pandora entre avec une glacière de pique-nique.

Mon nom, c’est comme ça se prononce et je suis en bonne santé, je l’ai dit au douanier. Chez moi tout change de nom, les rues, les écoles, les cellules du parti. La Rue des Héros de Stalingrad n’a plus de plaque. Ma ville même pourrait changer de nom. Si je la quittais trop longtemps, ils l’appelleraient Sainte-Cracovie. Je préfère utiliser mon deuxième prénom. Moi, c’est comme ça se prononce, je l’ai dit à la frontière: Pan-do-ra!

Les douaniers ici sont sympathiques et plutôt maigres. Peut-être l’absence de pourboires, ou le jogging. Sympathiques et en bonne santé, comme moi. Compatissants. Quand je leur ai expliqué que j’avais de quoi vivre ici, sans argent, ils ont développé leur philosophie. La Suisse n’est pas très grande et je ne suis pas la seule intéressée. De belles jeunes filles comme moi, il n’en vient que trop, a dit un douanier maigre en me mettant ce bracelet au poignet. (Elle le montre)

Un instrument magique et bienfaisant. Un genre de radio miniature qui donne ma position une fois par heure. Ils sont antibureaucratiques dans l’économie de marché. Vous n’avez pas de papiers, pas de certificat de revenus, on vous met ce bracelet au poignet en attendant les formalités de passage. On vous bague comme un nouveau-né à la maternité. Une simple décoration, et vous êtes libre. Solide, pratique, créatif, inventif. Et mon nom gravé, comme ça se prononce. Avec un simple bracelet, tout est dit. Ah, ils ont beaucoup à apprendre, ceux qui sont restés là-bas. Est-ce que vous avez une adresse à Genève? demandait un autre maigre. Quand j’ai expliqué que j’avais rencontré un commerçant d’import-export sur la perspective Woytila et qu’il travaillait au Jardin anglais, les maigres on fait un sourire double: un pour moi.

Et m’y voici, au Jardin anglais. Je me l’étais construit autrement dans la tête. Je le voyais plus... ou plutôt moins...

Depuis trois semaines, ce kiosque à musique est devenu ma tanière. Heureusement il fait beau temps, et ils tolèrent qu’on dorme en plein air. La seule règle, avoir plié ses couvertures le matin à huit heures. Ils seraient prêts à fournir la pâte dentifrice pourvu que la couverture soit pliée dans le bon sens. La croix dessus. Leur armée distribue ces couvertures sous toutes les latitudes, à toutes les altitudes. Un tremblement de terre en Turquie, des couvertures militaires, une éruption volcanique en Equateur, des couvertures, une catastrophe nucléaire en Ukraine, des couvertures. Des couvertures...

Dès cinq heures du matin, ils nettoient: un homme vert passe, des coquilles sur les oreilles, sa souffleuse à air comprimé déplace les brindilles sans abîmer les plates-bandes, suivi des véhicules à balais rotatifs et jet d’eau à ras le trottoir, suivis des videurs de poubelles métalliques décorées aux armoiries de la ville, suivis des équipes de désinfection portant sur le dos des réservoirs contre les microbes, suivis des décolleurs d’affiches, effaceurs de tags, munis de grattoirs. Puis les employés des espaces verts qui placent les tourniquets d’arrosage jusqu’à sept heures trente. Puis arrivent les Turcs. Ils essuient chaque banc avec une serviette de papier recyclé, tandis que les jardiniers, en tabliers verts sans tache, comptent les roses arrachées à la nuit par les amoureux.

Le soleil se lève derrière le lac, skieur nautique à l’envol, quelques voiliers sortent du port avec un bruit de vieille Lada. Les cygnes se montent le cou quand arrivent les cornets de croissants à peine vieux d’un jour, les escargots fourrés, le pain complet rompu à la table des hôtels, les croissants aux amandes. Je m’en régale. Au début, j’en mettais de côté pour le lendemain, mais les cygnes même en avaient trop. Ici, la générosité pour les animaux est émouvante.

Il n’a rien d’anglais, ce jardin. N’est-ce pas, Le Chat? (elle parle à la boîte). Pas d’Anglais, plutôt des Américains, de riches Arabes. Les Japonais sont très matinaux, réveillés par le décalage horaire. Lorsqu’ils sont seuls, ils me demandent de les photographier de trois quart, accoudés sur fond de jet d’eau, le sourire plissé. Ils me prennent pour une autochtone, me montrent des points sur le plan de la ville, mais je ne suis allée nulle part. Difficile de faire comprendre "non" à un Japonais. Même de la tête.

Depuis trois semaines, je guette Prométhée. A Cracovie, il m’avait dit qu’il passait tous les jours au Jardin anglais, m’avait encouragé à faire le voyage, prétendait me donner une adresse pour Le Chat. A l’entendre, la médecine ici faisait des miracles.

Le Chat, si tu te réveilles, tu verras, tout est différent. Là-bas tu étais mort de pneumonie. Ici tu revivras, ils te feront une piqûre magique, un seul shoot et tu sauteras sur la table. Prométhée dit qu’il existe des boutiques pour chats, des restaurants où vous êtes servis, des esthéticiennes, des pharmaciens et des petites annonces rien que pour chats. Heureusement, on m’a dit qu’il était possible de congeler les chats après leur mort pour les faire revivre à l’Ouest. Pour ta pneumonie, je n’ai pas pu acheter d’antibiotiques. On t’a mis dehors dans le froid de l’hiver, puis au congélateur. Tu m’entends, Le Chat?

Je me suis donné du temps pour revoir Prométhée. A la longue, les croissants aux amandes ne nourrissent pas le coeur. Enfin, les sentiments, ça compte. En trois semaines, mes couvertures militaires en ont vu passer, des sentiments. Tous ces globe-trotters au sac-à-dos remplis de projets, la ceinture garnie de dollars. Ils courent les festivals d’été et vous embrassent d’un air affairé comme s’ils étaient déjà en train de raconter l’histoire à leur journal intime: "Aujourd’hui, 22 juillet, une Polonaise.". Prométhée, lui, m’aimait vraiment corps et âme, bien qu’il ne l’ait jamais laissé paraître. Après l’amour, il fumait même des cigarettes polonaises qu’il préférait aux américaines. Et il partait dans de longs monologue. Près de lui, j’ai appris à aimer ce pays. Prométhée ne m’a jamais parlé des montagnes et du lac, sans doute voulait-il me laisser la surprise. Que lui est-il arrivé? J’ai demandé à des gens qui traînent par là, le nom ne leur dit rien.

Les premiers jours, j’ai trouvé les glaçons, pour que Le Chat reste congelé, en grattant l’extérieur des bacs du marchand de glaces. Il voulait me faire payer ou me faire la cour. Puis, j’ai fait la connaissance de ce garçon d’étage du Hilton. Il m’a changé la vie en me révélant l’existence des machines à glaçons gratuites et self-service. Dans le couloir de l’hôtel, près des ascenseurs sur l’épaisse moquette, les clients se servent eux-mêmes. En cubes pour le whisky, pilée pour le Coca. Un joli bruit quand l’avalanche descend dans le sceau à glace. Je prenais par l’entrée principale, je souriais à ceux qui surveillent l’ouverture automatique des portes, et repartais avec un sac plastique bourré de glaçons. Mais hier, quand je sortais de l’ascenseur, le sac a coulé sur la moquette. Les portiers m’ont dit "Madame!". Je suis sûre qu’ils ne me laisseront pas revenir. Le garçon du Hilton n’est plus repassé.

Tu comprends, Le Chat, je n’ai plus de glaçons pour toi aujourd’hui (elle entrouvre le couvercle). J’ai peur que tu fondes par manque de refroidissement dans ton lit. Sainte Vierge! Tu risques le dégel, quelle horreur. Et Prométhée qui ne vient pas et moi qui comptait sur lui, et toi qui comptais sur moi. Le jeu de la malchance. Il faut faire quelque chose. Le plus simple, n’importe qui, un passant.

S’il vous plaît, vous n’auriez pas de glace? Non, pas du feu.

Est-ce que j’ai bien fait, Le Chat, d’abandonner le salon de coiffure? J’avais importé le brushing à Cracovie. Depuis, d’autres s’y sont mis. Brushing pour blondes, brushing inversé, brushing à la jamaïcaine avec des tortillons mais sans spray. Finalement j’ai lancé le Brushing Pandora, une mise en plis où le cheveu mouillé est travaillé à la brosse ronde et au séchoir froid. Ca vous hérisse le poil, séchoir froid, comme un vent de Sibérie dans les mèches. Les clientes Allemandes poussaient de petits cris, et elles aimaient.

A Cracovie, sur la grand’place et sous ses arcades, nous avons aussi nos dealers. Vente de reliques, chapelets, bondieuseries, croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer. Woytila vient de chez nous. Déjà béatifié. Son image se vend bien. Elle sert aussi à emballer les doses de poudre vendues sous les arcades. S’il s’en doutait! Derrière la grand’place, les Allemandes viennent acheter leurs bottes de cuir montantes, leurs toques de fourrure et leurs services de porcelaine. Le mari s’ennuie, observe les jambes nues des vendeuses, tandis que sa femme, interminablement, cherche bottine à son pied. Chez nous, les mesures sont très approximatives. Il faut essayer, essayer. Même celles qui n’ont pas d’argent se permettent l’essayage. Pour les toques aussi, emballer, déballer. Tu te souviens, Le Chat, lorsque je travaillais au rayon des fourrures? Quatre mois de salaire que ces femmes se mettaient sur le dos. Huit mois, le renard argenté. L’Allemand qui disait à sa chérie: "Tu es sûre que tu la mettras?" Et la femme qui citait des noms comme Gstaad, St Moritz, Bertschesgaden. Les services à café, peints à la main, ils les achètent par cartons entiers. Elles font rajouter leurs initiales sur chaque tasse. Le coffre de leur Mercedes! Elles ont une couverture à déplier avant d’y déposer les paquets. Du magasin, le mari surveille ses essuie-glaces. J’ai réussi à arracher trois insignes de l’Automobile Club Allemand.

Tu sais, Le Chat, le monde est en attente, toi pour le froid, moi pour ces messieurs de l’immigration, d’autres pour un peu de chaleur. Si un haut fourneau s’éteint, disait papa, l’installation est perdue, la coulée d’acier durcit, on ne peut plus jamais la réchauffer. Des milliards pétrifiées.

Le Chat, surtout ne désespère pas, nous avons fait le voyage sans encombre. Nous sommes maintenant dans la salle d’attente du bonheur. Il suffit que le paradis veuille de nous. Quand j’étais coiffeuse, j’ai passé des jours entiers sans clientes. Et d’un coup, elles arrivaient toutes à la fois. Peut-être que les glaçons vont tomber du ciel. Un bon nuage de grêle. A l’Ouest, tout est possible. J’y crois.

 

 

Scène II, scène des téléphones

L’après-midi, 15 heures, même jour, même endroit. Pandora a volé le combiné d’une cabine téléphonique duquel pend le cordon. Elle fait mine de téléphoner.

Allo, bonjour, oui, est-ce que vous livrez à domicile? Non, pas des pizzas. Des glaçons. Non, pas un gros morceau, des petits à enfermer dans une glacière, pour tenir Le Chat au frais, douillet. Cela vous étonne, non je ne suis pas d’ici. Si je vous disais le nom de ma ville, seriez-vous d’accord de livrer votre marchandise? Disons que je suis une bourgeoise, avec un appartement sur la rade. Il me vient un caprice à trois heures de l’après-midi. Je paie, je décide. J’ai des vapeurs, des bouffées de chaleur, et je commande un morceau d’iceberg. Parfaitement, c’est du dernier chic, une eau congelée depuis des millions d’années débitée à la tronçonneuse, ne voyage que par avion, est servie dans les bars les plus huppés de la planète. Jack Daniel’s on the iceberg rocks. Pas de marbrures dans la glace, pas de trace de fabrication, pas de cristallisation différenciée. Une transparence préhistorique, voilà ce que je mérite. Mon numéro de carte de crédit? Bien sûr, commençons par la date d’expiration: l’an 2001. Vous ne pensiez pas, n’est-ce pas, que nous allions durer si longtemps? Et le numéro, vous ne vous en souviendrez pas, il est trop long. D’ailleurs, je renonce. Avec moi, c’est tout ou rien, mon envie est passée. Votre glace, vous pouvez la laisser fondre dans le Tiers-monde ou congeler les nègres... Je ne suis pas vulgaire, j’ai les moyens.

Allo, Prométhée. Non, décidément je ne te lâche pas. On ne s’est pas vus, mais tu n’es pas aussi inatteignable que tu voudrais l’être. En voiture ou dans les airs, je sais te repérer. Ecoute, c’est pour un petit deal, comme ceux que tu proposais à tes clients sur la place des Drapiers à Cracovie. Un deal gagnant-gagnant. Pas de perdant. Parle plus fort. Tu devrais faire régler les décibels de ton jet. Il s’agit d’icônes à échanger contre des jeans 34/32 made in San Francisco. C’est moi l’intermédiaire, le trafic se déroule sur territoire neutre. Ici, l’art n’est pas taxé, sa valeur est sans prix. Tu prends la marchandise, je prends la commission. Je te passe ma secrétaire pour fixer le détail, confirmation par fax... Oui, Monsieur Prométhée, je suis l’assistante de direction de Madame Pandora de Les Pandores Inc, Sarl, Gmbh. Des icônes du seizième. Nous proposerons la restauration, sponsorisée par les briquets Ratier et la loterie suisse allemande. Dès qu’elles sont à l’atelier, vous passez vous servir, nous renvoyons les copies. Oui, Monsieur l’ambassadeur cautionnera l’exposition. Il tient beaucoup à son plan culturel. Son slogan: Seul un Occident fort sera en mesure d’aider l’Europe de l’Est. Restauration, inauguration, pognon. Vous voulez discuter le pourcentage? C’est indécent de votre part. Le Vatican offre un tarif unique. Oh, oh. Je vous repasse Madame Pandora... Allo, Prométhée, tu ne supportes pas qu’on utilise les mêmes règles de jeu que toi. J’ai été à bonne école. Seulement moi, c’est de l’art sacré et pas de vulgaires sachets de coke. Je ne recycle pas, je travaille dans le propre, même si... qu’est-ce que tu dis? Tu ne m’aimes plus. Non, je ne peux pas y croire. A Cracovie, tu m’as murmuré que j’étais la femme de ta vie, l’éternité retrouvée, plus belle que la madone des soviets, un rayon de soleil sur un terril à l’abandon. Tu m’as juré que le flash de l’extase est moins brillant que la prunelle de mes yeux, tu m’as fait croire que la princesse Jagello pouvait se rhabiller, et toutes les geishas de Saarbrücken. Tu étais si tendre, tes caresses si fortes, tes yeux se mouillaient sur l’oreiller. Tu as promis que les anges m’ouvriraient les portes des aéroports. (Là, déjà je me méfiais, j’ai dû venir en train.) Tu n’es qu’un imposteur. Je ne te téléphonerai plus jamais, je ne te reconnaîtrai plus. Non, mon cher, je ne vous ai pas connu.

Allo, bonjour mon chou, vous ne me connaissez pas, mais à ma voix déjà vous défaillez. Il paraît que vous vous intéressez aux jeunes filles polonaises. Oui, blondes et douces comme la sainte vierge de Cracovie. Issues d’une culture ancestrale où les hommes dictent leur loi, où les femmes servent debout. L’envahisseur, puis le régime, ne sont pas venus à bout de cette longue tradition: prière, soumission, respect des vertus patriotiques et patriarcales. Habituées à la vie au foyer, jamais tentées que par des flirts avec leur poste de télévision. Le premier danseur est le bon, pour la vie. Fidélité, stabilité. Les jeunes filles polonaises attendent le prince charmant d’Occident. Je pourrais vous en présenter plusieurs, mais il vous suffira d’en voir un exemplaire pour acheter le lot. Oui, j’ai les adresses de mes amies, je peux livrer sur place ou bien vous faites venir les acquéreurs et j’organise les rendez-vous. Je pourrais organiser quelques détours languissants qui avivent le désir sans passer par la jalousie ou les aventures indécentes. Par exemple, au premier rendez-vous, elle n’est pas là, parce que sa mère lui interdit de se montrer à un étranger. Qu’est-ce que vous dites? Oh, non, Monsieur, pour cela il y a des arrivages de Thaïlandaises. Mon agence est une affaire sérieuse à tradition romantique, avec des garanties, un grand cru, Chopin, les valses, Marie Curie. Vous n’êtes pas intéressé. Je pensais bien. Goujat!

 

Scène III, scène des frigos

L’après-midi vers 17 heures, même jour, même endroit. Pandora dégage de son fouilli quatre frigos de récupération, un châssis de télévision dans lequel elle s’encadre momentanément

comme une présentatrice. Elle passe d’une armoire frigorifique à l’autre. Joue à cache-cache, s’enfermant dans les armoires. De chacune sort une mélodie différente. La première armoire est un congélateur à couvercle.

Ceci, mes chers compatriotes polonais, est un modèle pour famille nombreuse. Made in Switzerland. Pour un froid calculé, toujours à l’heure et sans excès. Achetez, en même temps que le congélateur, la vision du monde qu’il glorifie. Ni trop froide, ni trop chaude. La tiédeur des sentiments, la constance du montagnard soutenue par la rigueur du banquier. Modèle Montreux, Zermatt, Mont-Blanc. Le haut de gamme pour le haut du panier.

Autrefois, les Suisses avaient l’habitude de pendules à coucou où l’oiseau, à l’heure juste, passait sa tête par la fenêtre d’un chalet. Cou-cou, cou-cou. Aujourd’hui, il vous offrent l’essence de leur mode de vie. Le froid ne vient plus de Sibérie, il vient de l’Ouest. Apprivoisé. Inutile d’aller à l’Ouest, puisque l’Ouest vient à nous. La dignité de chaque Polonais s’inscrit dans l’achat d’une armoire à glace. Et à musique.

Les autochtones helvétiques n’ont plus de grandes familles, mais ils comptent sur vous pour repeupler l’Europe. A votre intention, chers compatriotes, ils ont créé ce modèle familial. Les cent premières commandes bénéficient de deux plaques de chocolat dans le tiroir du bas. Du Frigor. Pendant des centaines d’années, ils n’ont fabriqué que des montres, du fromage et des wagons plombés. Aujourd’hui ils vous offrent leur technologie. Profitez de l’ouverture. Pendant que vous dormez, la technique occidentale travaille pour votre rêve. Compartiments étanches, coffre-fort, alarme incorporée. Si quelqu’un veut se servir de nuit, l’intérieur s’éclaire violemment. (Flashes). Une armoire honnête, une prison dorée, un réduit national.

Devant la deuxième armoire frigorifique:

Ceci, Mesdames et Messieurs, chers amis Polonais de l’intérieur, est un modèle canadien, pour une famille qui aurait voulu goûter aux grands espaces du Nord. Inutile de songer à refaire sa vie dans la région des grands lacs, des carribous et des indiens Mohawks. On est complet, on n’accepte plus de Polonais. En revanche, chacun peut avoir chez soi un échantillon du grand hiver en achetant cette merveille industrielle. Voyez le petit compartiment à verres de terre, près de la boîte à beurre : pour la pêche aux saumons. A côté, la courroie retient la bouteille de sirop d’érable. Longues promenades en motocyclettes à chenilles à travers les étendues désertes, aboiements de chiens polaires, crissement de raquettes dans la neige fraîche, tous les mystères d’un pays inaccessible concentré dans quelques litres de technique américaine. Ecoutez le bruit de sa fermeture. Ne dirait-on pas la portière d’une Cadillac repoussée fermement d’une main de femme. Bye bye, darling, à demain soir! Mon palace à moi, ma cabane au Canada, mon armoire à glace. Chaque Polonais économe tient à portée de main le rêve de l’Amérique. Quand le coucou a chanté, il neige une dernière fois.

Devant la troisième armoire frigorifique:

Et voici, Mesdames et Messieurs, chers combattants de la libre Pologne, un objet purement ludique, un leurre frigorifié. Vous le laissez ouvert, le froid ne le quitte pas. Un modèle de simulation, une froidure virtuelle. Ses glaçons colorés sont de plastique et ne fondront jamais. Recyclé avant l’usage, glace éternelle jamais tentée par la dissolution. Modèle pour situations extrêmes, où rien n’est garanti, surtout la continuité de l’approvisionnement électrique. Un atout contre les urgences, un compagnon de survie. Imaginez un nouveau Tchernobyl, une panne généralisée du 110 ou du 220 volts, une aurore boréale empêchant le fonctionnement à distance des télécommandes. L’impossibilité momentanée mais absolue de zapper d’une chaîne frigorifique à l’autre. La solution viendra de ce modèle en circuit fermé. Synchronisé sur lui-même pour le prolongement de l’émission. Mis au point au pays du soleil levant qui est aussi celui des neiges du Mont Fuji. Sa première vocation était de tenir au frais les offrandes aux dieux de la maison. Dans chaque maison japonaise, on honore les ancêtres, on dépose pour eux fruits et friandises. Depuis que l’empilement des appartements dans les villes remplace l’étalement des tatamis, les fruits pourrissent avant que les esprits n’aient le temps de les faire disparaître. D’où ce simulacre de glacière où les ancêtres s’approvisionnent. Plus de réclamations au paradis. Une production entièrement robotisée, limitant tout risque de défaillance humaine. Plusieurs confréries bouddhistes en ont fait un must. Brevet auprès du Vatican.

Devant la quatrième armoire frigorifique, à la fois crèche et Suisse miniaturisée.

Enfin, chères ménagères de la Grande Pologne de la Vistule jusqu’à l’Oural, à la demande pressante des dieux du marché, voici celui que les meilleurs guides touristiques n’osaient imaginer, le frigo Suisse-miniature. Vous qui êtes trop vieilles pour émigrer, nées trop tôt ou pas assez riches, ou sans passeport, consolez-vous et priez, les fesses sur les talons, pour l’avènement universel de ce monde beau comme une carte postale. Il faut savoir saisir les symboles tant que la réalité qu’ils représentent est encore chaude dans les mémoires. Voici donc leur plus haute montagne, le Cervin, avant que le sommet n’en soit vendu au Japon. Et leur coucou précédant la machine à timbrer, leurs croûtes au fromage à l’ovomaltine et leurs montées à l’alpage quand les vaches broutaient de l’herbe. Et leurs bateaux à vapeur, avant l’horaire cadencé, leurs soldats aux frontières, pour repousser l’émigration. La crèche est complète avec le petit enfant à qui les rois mages arabes apportent la pomme et l’arbalète. (Eclairs et fumées sortent du frigo).

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