Daniel de Roulet
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une pièce en six scènes Droits réservés Pour Maria Casares |
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1. Scène des glaçons |
| Scène 1, scène des glaçons Midi en été. Une rotonde, kiosque à musique au bord du lac, à Genève dans le Jardin Anglais, constitue la tanière de Pandora, 25 ans, Polonaise Sac de couchage dans un coin, canapé cassé, divers objets, fouilli de récupération: caddie, bouteilles vides, cartons ondulés, chassis de télévision, armoires frigorifiques. Pandora entre avec une glacière de pique-nique. Mon nom, cest comme ça se prononce et je suis en bonne santé, je lai dit au douanier. Chez moi tout change de nom, les rues, les écoles, les cellules du parti. La Rue des Héros de Stalingrad na plus de plaque. Ma ville même pourrait changer de nom. Si je la quittais trop longtemps, ils lappelleraient Sainte-Cracovie. Je préfère utiliser mon deuxième prénom. Moi, cest comme ça se prononce, je lai dit à la frontière: Pan-do-ra! Les douaniers ici sont sympathiques et plutôt maigres. Peut-être labsence de pourboires, ou le jogging. Sympathiques et en bonne santé, comme moi. Compatissants. Quand je leur ai expliqué que javais de quoi vivre ici, sans argent, ils ont développé leur philosophie. La Suisse nest pas très grande et je ne suis pas la seule intéressée. De belles jeunes filles comme moi, il nen vient que trop, a dit un douanier maigre en me mettant ce bracelet au poignet. (Elle le montre) Un instrument magique et bienfaisant. Un genre de radio miniature qui donne ma position une fois par heure. Ils sont antibureaucratiques dans léconomie de marché. Vous navez pas de papiers, pas de certificat de revenus, on vous met ce bracelet au poignet en attendant les formalités de passage. On vous bague comme un nouveau-né à la maternité. Une simple décoration, et vous êtes libre. Solide, pratique, créatif, inventif. Et mon nom gravé, comme ça se prononce. Avec un simple bracelet, tout est dit. Ah, ils ont beaucoup à apprendre, ceux qui sont restés là-bas. Est-ce que vous avez une adresse à Genève? demandait un autre maigre. Quand jai expliqué que javais rencontré un commerçant dimport-export sur la perspective Woytila et quil travaillait au Jardin anglais, les maigres on fait un sourire double: un pour moi. Et my voici, au Jardin anglais. Je me létais construit autrement dans la tête. Je le voyais plus... ou plutôt moins... Depuis trois semaines, ce kiosque à musique est devenu ma tanière. Heureusement il fait beau temps, et ils tolèrent quon dorme en plein air. La seule règle, avoir plié ses couvertures le matin à huit heures. Ils seraient prêts à fournir la pâte dentifrice pourvu que la couverture soit pliée dans le bon sens. La croix dessus. Leur armée distribue ces couvertures sous toutes les latitudes, à toutes les altitudes. Un tremblement de terre en Turquie, des couvertures militaires, une éruption volcanique en Equateur, des couvertures, une catastrophe nucléaire en Ukraine, des couvertures. Des couvertures... Dès cinq heures du matin, ils nettoient: un homme vert passe, des coquilles sur les oreilles, sa souffleuse à air comprimé déplace les brindilles sans abîmer les plates-bandes, suivi des véhicules à balais rotatifs et jet deau à ras le trottoir, suivis des videurs de poubelles métalliques décorées aux armoiries de la ville, suivis des équipes de désinfection portant sur le dos des réservoirs contre les microbes, suivis des décolleurs daffiches, effaceurs de tags, munis de grattoirs. Puis les employés des espaces verts qui placent les tourniquets darrosage jusquà sept heures trente. Puis arrivent les Turcs. Ils essuient chaque banc avec une serviette de papier recyclé, tandis que les jardiniers, en tabliers verts sans tache, comptent les roses arrachées à la nuit par les amoureux. Le soleil se lève derrière le lac, skieur nautique à lenvol, quelques voiliers sortent du port avec un bruit de vieille Lada. Les cygnes se montent le cou quand arrivent les cornets de croissants à peine vieux dun jour, les escargots fourrés, le pain complet rompu à la table des hôtels, les croissants aux amandes. Je men régale. Au début, jen mettais de côté pour le lendemain, mais les cygnes même en avaient trop. Ici, la générosité pour les animaux est émouvante. Il na rien danglais, ce jardin. Nest-ce pas, Le Chat? (elle parle à la boîte). Pas dAnglais, plutôt des Américains, de riches Arabes. Les Japonais sont très matinaux, réveillés par le décalage horaire. Lorsquils sont seuls, ils me demandent de les photographier de trois quart, accoudés sur fond de jet deau, le sourire plissé. Ils me prennent pour une autochtone, me montrent des points sur le plan de la ville, mais je ne suis allée nulle part. Difficile de faire comprendre "non" à un Japonais. Même de la tête. Depuis trois semaines, je guette Prométhée. A Cracovie, il mavait dit quil passait tous les jours au Jardin anglais, mavait encouragé à faire le voyage, prétendait me donner une adresse pour Le Chat. A lentendre, la médecine ici faisait des miracles. Le Chat, si tu te réveilles, tu verras, tout est différent. Là-bas tu étais mort de pneumonie. Ici tu revivras, ils te feront une piqûre magique, un seul shoot et tu sauteras sur la table. Prométhée dit quil existe des boutiques pour chats, des restaurants où vous êtes servis, des esthéticiennes, des pharmaciens et des petites annonces rien que pour chats. Heureusement, on ma dit quil était possible de congeler les chats après leur mort pour les faire revivre à lOuest. Pour ta pneumonie, je nai pas pu acheter dantibiotiques. On ta mis dehors dans le froid de lhiver, puis au congélateur. Tu mentends, Le Chat? Je me suis donné du temps pour revoir Prométhée. A la longue, les croissants aux amandes ne nourrissent pas le coeur. Enfin, les sentiments, ça compte. En trois semaines, mes couvertures militaires en ont vu passer, des sentiments. Tous ces globe-trotters au sac-à-dos remplis de projets, la ceinture garnie de dollars. Ils courent les festivals dété et vous embrassent dun air affairé comme sils étaient déjà en train de raconter lhistoire à leur journal intime: "Aujourdhui, 22 juillet, une Polonaise.". Prométhée, lui, maimait vraiment corps et âme, bien quil ne lait jamais laissé paraître. Après lamour, il fumait même des cigarettes polonaises quil préférait aux américaines. Et il partait dans de longs monologue. Près de lui, jai appris à aimer ce pays. Prométhée ne ma jamais parlé des montagnes et du lac, sans doute voulait-il me laisser la surprise. Que lui est-il arrivé? Jai demandé à des gens qui traînent par là, le nom ne leur dit rien. Les premiers jours, jai trouvé les glaçons, pour que Le Chat reste congelé, en grattant lextérieur des bacs du marchand de glaces. Il voulait me faire payer ou me faire la cour. Puis, jai fait la connaissance de ce garçon détage du Hilton. Il ma changé la vie en me révélant lexistence des machines à glaçons gratuites et self-service. Dans le couloir de lhôtel, près des ascenseurs sur lépaisse moquette, les clients se servent eux-mêmes. En cubes pour le whisky, pilée pour le Coca. Un joli bruit quand lavalanche descend dans le sceau à glace. Je prenais par lentrée principale, je souriais à ceux qui surveillent louverture automatique des portes, et repartais avec un sac plastique bourré de glaçons. Mais hier, quand je sortais de lascenseur, le sac a coulé sur la moquette. Les portiers mont dit "Madame!". Je suis sûre quils ne me laisseront pas revenir. Le garçon du Hilton nest plus repassé. Tu comprends, Le Chat, je nai plus de glaçons pour toi aujourdhui (elle entrouvre le couvercle). Jai peur que tu fondes par manque de refroidissement dans ton lit. Sainte Vierge! Tu risques le dégel, quelle horreur. Et Prométhée qui ne vient pas et moi qui comptait sur lui, et toi qui comptais sur moi. Le jeu de la malchance. Il faut faire quelque chose. Le plus simple, nimporte qui, un passant. Sil vous plaît, vous nauriez pas de glace? Non, pas du feu. Est-ce que jai bien fait, Le Chat, dabandonner le salon de coiffure? Javais importé le brushing à Cracovie. Depuis, dautres sy sont mis. Brushing pour blondes, brushing inversé, brushing à la jamaïcaine avec des tortillons mais sans spray. Finalement jai lancé le Brushing Pandora, une mise en plis où le cheveu mouillé est travaillé à la brosse ronde et au séchoir froid. Ca vous hérisse le poil, séchoir froid, comme un vent de Sibérie dans les mèches. Les clientes Allemandes poussaient de petits cris, et elles aimaient. A Cracovie, sur la grandplace et sous ses arcades, nous avons aussi nos dealers. Vente de reliques, chapelets, bondieuseries, croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer. Woytila vient de chez nous. Déjà béatifié. Son image se vend bien. Elle sert aussi à emballer les doses de poudre vendues sous les arcades. Sil sen doutait! Derrière la grandplace, les Allemandes viennent acheter leurs bottes de cuir montantes, leurs toques de fourrure et leurs services de porcelaine. Le mari sennuie, observe les jambes nues des vendeuses, tandis que sa femme, interminablement, cherche bottine à son pied. Chez nous, les mesures sont très approximatives. Il faut essayer, essayer. Même celles qui nont pas dargent se permettent lessayage. Pour les toques aussi, emballer, déballer. Tu te souviens, Le Chat, lorsque je travaillais au rayon des fourrures? Quatre mois de salaire que ces femmes se mettaient sur le dos. Huit mois, le renard argenté. LAllemand qui disait à sa chérie: "Tu es sûre que tu la mettras?" Et la femme qui citait des noms comme Gstaad, St Moritz, Bertschesgaden. Les services à café, peints à la main, ils les achètent par cartons entiers. Elles font rajouter leurs initiales sur chaque tasse. Le coffre de leur Mercedes! Elles ont une couverture à déplier avant dy déposer les paquets. Du magasin, le mari surveille ses essuie-glaces. Jai réussi à arracher trois insignes de lAutomobile Club Allemand. Tu sais, Le Chat, le monde est en attente, toi pour le froid, moi pour ces messieurs de limmigration, dautres pour un peu de chaleur. Si un haut fourneau séteint, disait papa, linstallation est perdue, la coulée dacier durcit, on ne peut plus jamais la réchauffer. Des milliards pétrifiées. Le Chat, surtout ne désespère pas, nous avons fait le voyage sans encombre. Nous sommes maintenant dans la salle dattente du bonheur. Il suffit que le paradis veuille de nous. Quand jétais coiffeuse, jai passé des jours entiers sans clientes. Et dun coup, elles arrivaient toutes à la fois. Peut-être que les glaçons vont tomber du ciel. Un bon nuage de grêle. A lOuest, tout est possible. Jy crois. |
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Scène II, scène des téléphones Laprès-midi, 15 heures, même jour, même endroit. Pandora a volé le combiné dune cabine téléphonique duquel pend le cordon. Elle fait mine de téléphoner. Allo, bonjour, oui, est-ce que vous livrez à domicile? Non, pas des pizzas. Des glaçons. Non, pas un gros morceau, des petits à enfermer dans une glacière, pour tenir Le Chat au frais, douillet. Cela vous étonne, non je ne suis pas dici. Si je vous disais le nom de ma ville, seriez-vous daccord de livrer votre marchandise? Disons que je suis une bourgeoise, avec un appartement sur la rade. Il me vient un caprice à trois heures de laprès-midi. Je paie, je décide. Jai des vapeurs, des bouffées de chaleur, et je commande un morceau diceberg. Parfaitement, cest du dernier chic, une eau congelée depuis des millions dannées débitée à la tronçonneuse, ne voyage que par avion, est servie dans les bars les plus huppés de la planète. Jack Daniels on the iceberg rocks. Pas de marbrures dans la glace, pas de trace de fabrication, pas de cristallisation différenciée. Une transparence préhistorique, voilà ce que je mérite. Mon numéro de carte de crédit? Bien sûr, commençons par la date dexpiration: lan 2001. Vous ne pensiez pas, nest-ce pas, que nous allions durer si longtemps? Et le numéro, vous ne vous en souviendrez pas, il est trop long. Dailleurs, je renonce. Avec moi, cest tout ou rien, mon envie est passée. Votre glace, vous pouvez la laisser fondre dans le Tiers-monde ou congeler les nègres... Je ne suis pas vulgaire, jai les moyens. Allo, Prométhée. Non, décidément je ne te lâche pas. On ne sest pas vus, mais tu nes pas aussi inatteignable que tu voudrais lêtre. En voiture ou dans les airs, je sais te repérer. Ecoute, cest pour un petit deal, comme ceux que tu proposais à tes clients sur la place des Drapiers à Cracovie. Un deal gagnant-gagnant. Pas de perdant. Parle plus fort. Tu devrais faire régler les décibels de ton jet. Il sagit dicônes à échanger contre des jeans 34/32 made in San Francisco. Cest moi lintermédiaire, le trafic se déroule sur territoire neutre. Ici, lart nest pas taxé, sa valeur est sans prix. Tu prends la marchandise, je prends la commission. Je te passe ma secrétaire pour fixer le détail, confirmation par fax... Oui, Monsieur Prométhée, je suis lassistante de direction de Madame Pandora de Les Pandores Inc, Sarl, Gmbh. Des icônes du seizième. Nous proposerons la restauration, sponsorisée par les briquets Ratier et la loterie suisse allemande. Dès quelles sont à latelier, vous passez vous servir, nous renvoyons les copies. Oui, Monsieur lambassadeur cautionnera lexposition. Il tient beaucoup à son plan culturel. Son slogan: Seul un Occident fort sera en mesure daider lEurope de lEst. Restauration, inauguration, pognon. Vous voulez discuter le pourcentage? Cest indécent de votre part. Le Vatican offre un tarif unique. Oh, oh. Je vous repasse Madame Pandora... Allo, Prométhée, tu ne supportes pas quon utilise les mêmes règles de jeu que toi. Jai été à bonne école. Seulement moi, cest de lart sacré et pas de vulgaires sachets de coke. Je ne recycle pas, je travaille dans le propre, même si... quest-ce que tu dis? Tu ne maimes plus. Non, je ne peux pas y croire. A Cracovie, tu mas murmuré que jétais la femme de ta vie, léternité retrouvée, plus belle que la madone des soviets, un rayon de soleil sur un terril à labandon. Tu mas juré que le flash de lextase est moins brillant que la prunelle de mes yeux, tu mas fait croire que la princesse Jagello pouvait se rhabiller, et toutes les geishas de Saarbrücken. Tu étais si tendre, tes caresses si fortes, tes yeux se mouillaient sur loreiller. Tu as promis que les anges mouvriraient les portes des aéroports. (Là, déjà je me méfiais, jai dû venir en train.) Tu nes quun imposteur. Je ne te téléphonerai plus jamais, je ne te reconnaîtrai plus. Non, mon cher, je ne vous ai pas connu. Allo, bonjour mon chou, vous ne me connaissez pas, mais à ma voix déjà vous défaillez. Il paraît que vous vous intéressez aux jeunes filles polonaises. Oui, blondes et douces comme la sainte vierge de Cracovie. Issues dune culture ancestrale où les hommes dictent leur loi, où les femmes servent debout. Lenvahisseur, puis le régime, ne sont pas venus à bout de cette longue tradition: prière, soumission, respect des vertus patriotiques et patriarcales. Habituées à la vie au foyer, jamais tentées que par des flirts avec leur poste de télévision. Le premier danseur est le bon, pour la vie. Fidélité, stabilité. Les jeunes filles polonaises attendent le prince charmant dOccident. Je pourrais vous en présenter plusieurs, mais il vous suffira den voir un exemplaire pour acheter le lot. Oui, jai les adresses de mes amies, je peux livrer sur place ou bien vous faites venir les acquéreurs et jorganise les rendez-vous. Je pourrais organiser quelques détours languissants qui avivent le désir sans passer par la jalousie ou les aventures indécentes. Par exemple, au premier rendez-vous, elle nest pas là, parce que sa mère lui interdit de se montrer à un étranger. Quest-ce que vous dites? Oh, non, Monsieur, pour cela il y a des arrivages de Thaïlandaises. Mon agence est une affaire sérieuse à tradition romantique, avec des garanties, un grand cru, Chopin, les valses, Marie Curie. Vous nêtes pas intéressé. Je pensais bien. Goujat! |
| Scène III, scène des frigos Laprès-midi vers 17 heures, même jour, même endroit. Pandora dégage de son fouilli quatre frigos de récupération, un châssis de télévision dans lequel elle sencadre momentanément comme une présentatrice. Elle passe dune armoire frigorifique à lautre. Joue à cache-cache, senfermant dans les armoires. De chacune sort une mélodie différente. La première armoire est un congélateur à couvercle. Ceci, mes chers compatriotes polonais, est un modèle pour famille nombreuse. Made in Switzerland. Pour un froid calculé, toujours à lheure et sans excès. Achetez, en même temps que le congélateur, la vision du monde quil glorifie. Ni trop froide, ni trop chaude. La tiédeur des sentiments, la constance du montagnard soutenue par la rigueur du banquier. Modèle Montreux, Zermatt, Mont-Blanc. Le haut de gamme pour le haut du panier. Autrefois, les Suisses avaient lhabitude de pendules à coucou où loiseau, à lheure juste, passait sa tête par la fenêtre dun chalet. Cou-cou, cou-cou. Aujourdhui, il vous offrent lessence de leur mode de vie. Le froid ne vient plus de Sibérie, il vient de lOuest. Apprivoisé. Inutile daller à lOuest, puisque lOuest vient à nous. La dignité de chaque Polonais sinscrit dans lachat dune armoire à glace. Et à musique. Les autochtones helvétiques nont plus de grandes familles, mais ils comptent sur vous pour repeupler lEurope. A votre intention, chers compatriotes, ils ont créé ce modèle familial. Les cent premières commandes bénéficient de deux plaques de chocolat dans le tiroir du bas. Du Frigor. Pendant des centaines dannées, ils nont fabriqué que des montres, du fromage et des wagons plombés. Aujourdhui ils vous offrent leur technologie. Profitez de louverture. Pendant que vous dormez, la technique occidentale travaille pour votre rêve. Compartiments étanches, coffre-fort, alarme incorporée. Si quelquun veut se servir de nuit, lintérieur séclaire violemment. (Flashes). Une armoire honnête, une prison dorée, un réduit national. Devant la deuxième armoire frigorifique: Ceci, Mesdames et Messieurs, chers amis Polonais de lintérieur, est un modèle canadien, pour une famille qui aurait voulu goûter aux grands espaces du Nord. Inutile de songer à refaire sa vie dans la région des grands lacs, des carribous et des indiens Mohawks. On est complet, on naccepte plus de Polonais. En revanche, chacun peut avoir chez soi un échantillon du grand hiver en achetant cette merveille industrielle. Voyez le petit compartiment à verres de terre, près de la boîte à beurre : pour la pêche aux saumons. A côté, la courroie retient la bouteille de sirop dérable. Longues promenades en motocyclettes à chenilles à travers les étendues désertes, aboiements de chiens polaires, crissement de raquettes dans la neige fraîche, tous les mystères dun pays inaccessible concentré dans quelques litres de technique américaine. Ecoutez le bruit de sa fermeture. Ne dirait-on pas la portière dune Cadillac repoussée fermement dune main de femme. Bye bye, darling, à demain soir! Mon palace à moi, ma cabane au Canada, mon armoire à glace. Chaque Polonais économe tient à portée de main le rêve de lAmérique. Quand le coucou a chanté, il neige une dernière fois. Devant la troisième armoire frigorifique: Et voici, Mesdames et Messieurs, chers combattants de la libre Pologne, un objet purement ludique, un leurre frigorifié. Vous le laissez ouvert, le froid ne le quitte pas. Un modèle de simulation, une froidure virtuelle. Ses glaçons colorés sont de plastique et ne fondront jamais. Recyclé avant lusage, glace éternelle jamais tentée par la dissolution. Modèle pour situations extrêmes, où rien nest garanti, surtout la continuité de lapprovisionnement électrique. Un atout contre les urgences, un compagnon de survie. Imaginez un nouveau Tchernobyl, une panne généralisée du 110 ou du 220 volts, une aurore boréale empêchant le fonctionnement à distance des télécommandes. Limpossibilité momentanée mais absolue de zapper dune chaîne frigorifique à lautre. La solution viendra de ce modèle en circuit fermé. Synchronisé sur lui-même pour le prolongement de lémission. Mis au point au pays du soleil levant qui est aussi celui des neiges du Mont Fuji. Sa première vocation était de tenir au frais les offrandes aux dieux de la maison. Dans chaque maison japonaise, on honore les ancêtres, on dépose pour eux fruits et friandises. Depuis que lempilement des appartements dans les villes remplace létalement des tatamis, les fruits pourrissent avant que les esprits naient le temps de les faire disparaître. Doù ce simulacre de glacière où les ancêtres sapprovisionnent. Plus de réclamations au paradis. Une production entièrement robotisée, limitant tout risque de défaillance humaine. Plusieurs confréries bouddhistes en ont fait un must. Brevet auprès du Vatican. Devant la quatrième armoire frigorifique, à la fois crèche et Suisse miniaturisée. Enfin, chères ménagères de la Grande Pologne de la Vistule jusquà lOural, à la demande pressante des dieux du marché, voici celui que les meilleurs guides touristiques nosaient imaginer, le frigo Suisse-miniature. Vous qui êtes trop vieilles pour émigrer, nées trop tôt ou pas assez riches, ou sans passeport, consolez-vous et priez, les fesses sur les talons, pour lavènement universel de ce monde beau comme une carte postale. Il faut savoir saisir les symboles tant que la réalité quils représentent est encore chaude dans les mémoires. Voici donc leur plus haute montagne, le Cervin, avant que le sommet nen soit vendu au Japon. Et leur coucou précédant la machine à timbrer, leurs croûtes au fromage à lovomaltine et leurs montées à lalpage quand les vaches broutaient de lherbe. Et leurs bateaux à vapeur, avant lhoraire cadencé, leurs soldats aux frontières, pour repousser lémigration. La crèche est complète avec le petit enfant à qui les rois mages arabes apportent la pomme et larbalète. (Eclairs et fumées sortent du frigo). |
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