| Daniel de Roulet Les trois anges bleus |
une pièce avec choeur en douze séquences Droits réservés
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| 4 F 4 H Choeur |
JOHN LAFARINA, 30 ans, chef des ventes informatiques MARLENE1, 30 ans, aussi ressemblante que possible à Marlène Dietrich MARLENE2, 30 ans, aussi ressemblante que possible à Marlène Dietrich MARLENE3, 30 ans, aussi ressemblante que possible à Marlène Dietrich FERNAND FUTRON, la cinquantaine, directeur général ODETTE TARMAC, la cinquantaine, directrice générale, coryphée PAUL AMATI, la cinquantaine, chef des achats informatiques GERARD O. BOBARD, la cinquantaine, sénateur LE CHOEUR, Il sagit du choeur des chômeurs, composé de tous ceux qui ne sont pas impliqués directement dans une séquence. Il peut être en petite formation ou comprendre jusqu'à cent choreutes. Des chorèges seront alors requis, citoyens riches qui à leurs frais ont lhonneur de recruter et dentretenir les membres du choeur ou choreutes. Trois espaces sont présents simultanément : Espace privé, avec un lit, une armoire frigorifique. Cest le studio où John Lafarina reçoit ses Marlène. Espace public, il sert pour les réceptions, les conférences et pour le choeur qui sy tient en permanence. Espace de travail, il est tour à tour le bureau de Fernand Futron, dOdette Tarmac, de Gérard O. Bobard et de John Lafarina. |
| Séquence 1.
Espace privé |
| MARLENE1 - Se maquille. On sonne à la porte. Elle ouvre. Alors tu sonnes pour entrer chez toi ? JOHN LAFARINA - Jai mon chiffre, ça y est. Voilà pourquoi jai sonné. MARLENE1 - Tu dois être content. Tu as fait bon voyage, mon lapin ? JOHN LAFARINA - Oui, ma lapine, le vol était presque vide. Classe affaires, chère Marlène. Jen ai profité pour vérifier mes calculs. Je dois encore me connecter. Demain matin, Futron lira mes résultats sur son bureau. Monsieur Futron, vous avez fait le bon choix. Si tous vos chefs des ventes étaient comme moi. Embrasse-moi, Marlène, ces chiffres le méritent. MARLENE1 - Je sers déjà ton whisky ? JOHN LAFARINA - Tu connais la formule : le montant du chiffre daffaires, divisé par le nombre de clients, augmenté du bonus vendeur, du pour-cent article et du quota du siège. Ma cible était trois virgule trois zéro, zéro, zéro. Or jai trois virgule trois zéro, zéro, neuf. Tu te rends compte. Non, jai déjà repris un whisky en vol pour fêter mon chiffre. MARLENE1 - Tu ne dis rien de mon nouveau rouge à lèvres. JOHN LAFARINA - Parfait, Marlène, parfait. Rouge le soir, beau temps à voir. Jai pensé que même si Futron me propose un « bon cadeau pour un voyage avec votre compagne », je ne prendrai pas de pause. Je file un trop bon coton. En décembre, je pourrai prétendre au prix du meilleur vendeur informatique. MARLENE1 - John, mon lapin, je suis si contente pour toi. JOHN LAFARINA - Avec ce client à Londres, jai cru que je ny arriverais pas. Je négociais avec un moins que rien qui prétendait que nos usines ne respectaient jamais les délais de livraisons. Heureusement à midi jai déjeuné avec le directeur général. Quand au dessert je lui ai placé que je connaissais le dix-huit trous du Chiapas, il ma posé les vraies questions. Il a séjourné dans le même hôtel que toi et moi, au bord du Pacifique. Marbre rose en façade, tu le revois ? MARLENE1 - John, mon lapin, je suis si contente pour lui. JOHN LAFARINA - Après ça, tu aurais dû voir son moins que rien. Oubliés les retards de livraison. La vraie discussion sest enclenchée. Après les minis, les micros et les supermicros, quelle sera la prochaine génération ? demandaient-ils. Où sera le petit plus ? Les générations vont si vite. MARLENE1 - Plus vite que les vrais enfants. JOHN LAFARINA - Nous sommes bien daccord, toi, Marlène, et moi, John, nous navons pas le temps pour des enfants. Leurs générations vont encore si lentement et leurs débuts sont si fragiles. MARLENE1 - Je ne voulais pas parler de ça. Je tattendais pour savoir ton chiffre et le fêter, cest plus important bien sûr que mon rouge à lèvres et nos vacances. Ton client, après le dessert, il ne ta pas demandé où tu comptais passer tes prochaines vacances ? JOHN LAFARINA - Si. Comment tu sais ça ? MARLENE1 - Eh bien tu vois, tes vacances sont un argument de vente. Imagine que demain tu tombes sur un cavalier et que tu doives avouer que tu nas jamais fait déquitation en Mongolie. Tu aurais lair de quoi ? JOHN LAFARINA - Cest promis, si jobtiens le prix nous appareillerons pour les Appalaches. MARLENE1 - Et lhélicoptère nous déposera sur lAlaska... JOHN LAFARINA - Qui est au fond de la Patagonie. Joubliais. Regarde ce que jai négocié à Londres, pour toi. MARLENE1 - Un fume-cigarette. JOHN LAFARINA - Un fume-cigarette ayant appartenu à Marlène Dietrich. Pendant que tu lessaies, chante-moi une chanson et moi je branche mon ordinateur pour déverser mes données sur le bureau de Futron. MARLENE1 - chante Trente-six quinze, code fragment Trente-six quinze, code fragment Trente-six quinze, code fragment Trente-six quinze, code fragment |
| Séquence 2.
Espace public |
| FERNAND FUTRON - sadresse au choeur. Mes chers chefs des ventes, sans vous, inutile de produire des puces à Singapour, de leur mettre des pattes à Taiwan et de les assembler à Séoul. Sans vous, la fabrication ne fournirait que des stocks et nos clients croupiraient dans leur anonymat. Sans vous, point de liens entre les cycles de nos produits, point dinformation aux usagers de nos ordinateurs, point de pouls du marché dans nos ateliers. Sans vous, Mesdames et Messieurs, point de nouvelles générations et point - je risque ce mot à lintention de celles et ceux dentre vous qui ont choisi dêtre aussi nos actionnaires - point de réalisation du profit, point de hausse en bourse, point demplois et point de sécurité. CHOREUTE - Point de bourse. CHOREUTE - Point de profit. CHOREUTE - Point de défi. CHOREUTE - Point de course. FERNAND FUTRON - Votre engagement na dégal que les efforts de notre conseil dadministration pour répartir à long terme une croissance continue. Nous avons eu les minis, les micros et les supermicros. Nous avons imposé nos générations. Nous sommes les inventeurs de la souris pour tous, les promoteurs de la fenêtre, les chevaliers de licône. Le réseau, cest nous, le virtuel, cest nous, la simulation humaine cest nous. Cest nous qui lassistons. CHOREUTE - Les minis, cest eux. CHOREUTE - Les micros, cest eux. CHOREUTE - Les supermicros, cest eux. FERNAND FUTRON - Nos concurrents voudraient, au nom dune rentabilité précipitée, forcer le passage des générations, nous faire abandonner notre position dominante pour passer à la nouvelle gamme quils appellent superminimicros. Je dis à ces gens-là et je dis clairement à celles et ceux dentre vous qui voudraient que nous les imitions : nous migrerons en temps utiles. Nous ne nous laisserons pas happer par la précipitation. Nous sommes prêts pour lavenir, mais nous voulons dabord cueillir ce que le présent nous offre. Cest du moins là le voeux de notre direction suprême. CHOREUTE - La direction suprême souhaite. CHOREUTE - La direction suprême informe. CHOREUTE - La direction suprême engraisse. FERNAND FUTRON - La stratégie que je vous présente aujourdhui et dont les modalités détaillées vous seront précisées personnellement est donc un plan de consolidation dégraissée. Jappelle consolidation, laugmentation des ventes. Jappelle dégraissage, la diminution du personnel de vente. Dans ce double processus, notre groupe effectuera des choix humains certes, mais au sens large du terme, cest-à-dire des choix dentreprise. Il sagira de soutenir nos lignes de produits traditionnels tout en développant des marchés nouveaux. Faire plus avec moins. CHOREUTE - Faire plus de profit avec moins de vendeurs. CHOREUTE - Faire plus daffaires avec moins didées. CHOREUTE - Faire de gros actionnaires et de maigres salaires. FERNAND FUTRON - Je ne vous demande pas des suggestions, mais de la dignité dans les turbulences. Accrochons nos ceintures de sécurité, mettons nos sièges en position verticale. La zone de turbulence séloignera rapidement. En conclusion, soyons sveltes, adaptons-nous et notre race informatique simposera. Je lève mon verre à nos réalisations passées et à venir. CHOREUTE - A notre passé. CHOREUTE - A notre bonne vieille graisse. CHOREUTE - A nos illusions. |
| Séquence 3. Espace bureau. |
| FERNAND FUTRON - Prenez place, John. Je termine une soustraction et je suis à vous. Voilà. Comment se porte le golf au Chiapas ? JOHN LAFARINA - Oh Monsieur, je ny consacre que très peu de temps. Entre nous, il sagit plutôt dun argument de vente pour notre clientèle haut de gamme. Je tenais à vous informer que je ne compte pas prendre de vacances dans les huit prochains mois. Comme vous constaterez, au vu de mes résultats, je suis en excellente position pour le prix du meilleur... FERNAND FUTRON - Comment ça, pas de vacances ? Nous vous les paierons, foi de Futron. JOHN LAFARINA - Si vous y tenez. Sans quoi je pensais les répartir sur la prochaine année fiscale. Marlène et moi songions à la Mongolie. FERNAND FUTRON - Nous vous les paierons et vous paierons aussi les trois mois de salaire que prévoit le plan social. JOHN LAFARINA - Les vendeurs de ma race travaillent sans filet. FERNAND FUTRON - Si, si, John Lafarina, jy tiens. Vous étiez un très bon vendeur, vous lavez mérité. JOHN LAFARINA - Le mérite, Monsieur, cest ma prestation de base. FERNAND FUTRON - Et quand je pense quil nous faudra faire la tournée de vos clients. Jespère que vous avez des fiches standardisées sur chacun dentre eux. JOHN LAFARINA - Je tiens mes fiches. Elles mattendent dans mon portable : le profil, lâge, les goûts, les particularités. Par exemple, un directeur de cadastre ne sapproche pas comme le médecin dun centre hospitalier. On ninvite pas un juif pratiquant dans nimporte quel restaurant. Certains clients élaborent des plans de carrière quils confient à moi seul. Je note aussi les incompatibilités dhumeur, les hobbies, les antécédents. FERNAND FUTRON - Je vois que vous aviez un grand sens de lorganisation JOHN LAFARINA - Je le perfectionne à chaque contrat. Il mest fort utile pour atteindre mon chiffre. FERNAND FUTRON - Il vous était fort utile. Passons aux choses sérieuses. Vous avez entendu mon discours dhier ? JOHN LAFARINA - Oui, Monsieur, jallais vous présenter mes félicitations. FERNAND FUTRON - Vous avez donc compris, sans que jaie besoin de vous le dire, que votre emploi chez nous est terminé. JOHN LAFARINA - Javais compris quoi ? FERNAND FUTRON - Allons, John, pourquoi êtes-vous venu me voir ? JOHN LAFARINA - Pour vous annoncer que je renonçais au congé offert, bien que jaie atteint mon chiffre. Trois virgule zéro, zéro, neuf. |
| Séquence 4. Espace privé. |
| JOHN LAFARINA - Assis devant son armoire frigorifique Il navait pourtant rien à me reprocher, et moi non plus à me reprocher. Avec ses phrases sur le dégraissage, la compression des effectifs, linsoutenable inéluctabilité des changements technologiques. Dégraissage, voyons ! Il prend un dictionnaire dans la bibliothèque. « Dégraissage : en parlant des cheveux, faire disparaître ce qui les graisse. En parlant des bateaux au 16ème siècle, pour les pirates des Caraïbes, synonyme de piller. » Cest bien ce que mentionne le dictionnaire, mes cheveux deviennent gras en deux jours. CHOREUTE - Je dégraisse. CHOREUTE - Tu dégraisses. CHOREUTE - Nous dégraissons. CHOREUTE - Vous dégraissez. CHOREUTE - Ils profitent. JOHN LAFARINA - Jétais programmé pour le succès, je fondais sur moi de grands espoirs. Javais parfaitement conscience quil me faudrait encore vendre dur avant doffrir à Marlène toutes les robes ayant appartenu à la Dietrich. Par bonheur je ne travaillais pas dans une banque mais dans une multinationale de linformatique. Il faut prendre la vie pendant quelle montre son bon côté. CHOREUTE - On ne croyait pas si bien dire. CHOREUTE - On ne croyait pas si bien. CHOREUTE - On ne croyait pas. CHOREUTE - On croyait. JOHN LAFARINA - Je crois que le monde va vers sa globalisation, le globe vers sa mondialisation. Je croyais que le monde entier finirait par jouer du golf au Chiapas et le globe galoperait dans les plaines de Mongolie. Voici ma dernière bouteille de Saint-Amour et mon ultime terrine. Jai ma fierté, je ne crois pas quil soit facile de faire de moi un esclave. Plutôt attendre que de minscrire pour les petits boulots. Je suis capable de vivre avec peu et de vider les stocks de mon appartement. Armoire frigorifique, petite armoire, dis-moi qui est la plus belle : cette Marlène qui ma quitté ou la prochaine Marlène que je retrouverai. Quand je pense aux cadeaux quelle ma coûté. Et ma femme de ménage, à qui jai dû expliquer le dégraissage. Et lassemblée des propriétaires par étage, tous des dégraisseurs. CHOREUTE - Nous sommes les dégraissés. CHOREUTE - Les laissés pour acompte. CHOREUTE - La graisse qui gicle dans la marge. CHOREUTE - La marge dans sa chute occupe toute la page. JOHN LAFARINA - Je napprécie pas les femmes trop maigres. Marlène, par exemple, je ne la verrais pas du tout en plus dégraissée. Il manipule son téléphone portable. Personne à ce numéro. La semaine dernière, elle navait pas rechargé les piles. Puis elle a oublié le répondeur et maintenant, ce fax qui couine. CHOREUTE - Hors détreinte, Marlène. CHOREUTE - Hors de portée, la vie. CHOREUTE - Hors de prix, la survie. CHOREUTE - Hors de leau, la baleine. JOHN LAFARINA - Dune certaine manière, je la comprends. Rester avec un chômeur ce nest pas très motivant. Surtout sil ne se rase plus, refuse de se montrer au golf, ne vient pas vous accompagner à laéroport de peur dy rencontrer ses anciens collègues. Abandonner son abonnement au club des voyageurs qui comptent les miles. Pour une femme ce nest pas drôle de rester à la maison, alors un homme, rendez-vous compte. Et toujours ces ennuis de santé, ces insomnies. Marlène, il vaut mieux que tu dormes ailleurs. Et pourquoi pas avec un autre. Salope. Il compose un numéro. Oui, cher répondeur, ce message est pour le sénateur Gérard O. Bobard. Jai vu votre publicité, je veux dire votre émission dhier soir à propos de lemploi. Vous avez dit quil faudrait remettre des poinçonneurs dans les métros, des compteurs humains aux péages autoroutiers, des hommes sandwiches dans les ascenseurs. Daccord Monsieur le sénateur, daccord, mais moi je suis chef des ventes informatiques. Des gens comme moi sont irremplaçables, voilà ma question. Ou plutôt voilà mon avis, ma preuve. Message terminé. CHOREUTE - Le sénateur Gérard O. Bobard, appelez-le G.O.B, gobe. CHOREUTE - Appelez-le, il répondra à vos questions, gobe. CHOREUTE - Le chômage ayant apporté sa présence obsédante dans la vie quotidienne de nos concitoyens... CHOREUTE - Appelez gobe ! CHOREUTE - Les usines robotisées créent-elles des emplois ? CHOREUTE - Appelez gobe ! CHOREUTE - Les ponts en fibre optiques, développent-ils les échanges ? CHOREUTE - Appelez gobe ! CHOREUTE - Les pistes daéroport apportent-elles de largent frais ? CHOREUTE - Appelez gobe ! CHOREUTE - Pour ne pas gober nimporte quoi. CHOREUTE - Appelez gobe ! JOHN LAFARINA - Répond à un appel. Ah, cest toi. Longtemps quon ne sétait revus... Je ne sors pas beaucoup ces temps-ci. Je peaufine mon plan de carrière... La dernière occasion, cétait lorsque Futron nous a tenu son fameux discours sur le dégraissage... Tu las dit... Enfin tant que ça touche les autres, on rigole. Oui, je rigole comme toi qui a toujours le mot pour rire au mauvais moment... Toi aussi... Excuse-moi. Que dis-tu ? Trois virgule zéro, cinq, cinq et il ta viré... Comment ça, un nouvel emploi ? Enfin ça permet de faire le point. Un bilan avant de rebondir. De compter ses vrais amis. Vraiment, tu es le premier chef des ventes qui mappelle... Je ne minscris pas au chômage, jai ma fierté, moi... Comment dis-tu, une réception ? Je ne sors plus, mais enfin je note. Et tu dis quils engagent des forces de vente compétentes... Tu as une idée de ce quils offrent, car je suis cher, moi, très cher. En tous cas, je te remercie, jy penserai. Il raccroche. CHOREUTE - Ne plus faire partie du choeur des chômeurs anonymes. CHOREUTE - Retourner dans la vie, la vraie vie est active. CHOREUTE - Repasser la barrière de lemploi. CHOREUTE - Sortir de la marge la tête haute. JOHN LAFARINA - Heureusement que javais gardé un complet impeccable pour loccasion. Le chômage, cest un mauvais moment à passer, mais ça permet de comprendre linéluctabilité des changements technologiques. Tout le monde devrait y passer. |
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